The Funambulist n°66 : Au-delà du Sud global. Une critique du binarisme Nord/Sud et de ses frontières (Juillet-Août 2026)
Dans ce numéro, nous proposons une critique de notre propre cadre de production des connaissances. Nous avons constaté à quel point le concept de « Sud global » s’est transformé en un terme commode permettant de désigner sans plus de réflexion les deux tiers de la superficie terrestre et 90 % de la population mondiale, effaçant ainsi les millions de spécificités qui caractérisent ce regroupement. Il incarne également souvent une entité qui n’existe qu’en dépendance de son alter ego, le Nord global. À ce titre, il nie toute forme d’agentivité aux peuples désignés comme « le Sud » indépendamment de leur relation au « Nord », comme nous l’examinons dans le cas de la guerre dans l’est du Congo (Josaphat Musamba). Le binarisme Sud/Nord désigne également les frontières comme des lignes (plutôt que comme des régimes opérant de part et d’autre de ces lignes) et essentialise la différence entre les deux côtés. Peut-on appréhender la noirceur et l’autochtonie en Abya Yala sans une scission fondamentale au niveau de la ligne coloniale qui sépare l’Amérique du Nord de l’Amérique centrale et du Sud (Ashley Ngozi Agbasoga) ? L’histoire de la Corée du 20e siècle peut-elle nous montrer que la ligne qui sépare actuellement le Nord (généralement présenté comme faisant partie du Sud global) et le Sud (généralement présenté comme faisant partie du Nord global) illustre particulièrement le manque de complexité du cadre Nord/Sud (Lina Eunji Chang et Andrei-Sergei Kim) ? Quel type de violence coloniale le Mouvement des pays non alignés rend-il invisible en Papouasie occidentale (Quito Swan), au Cachemire (Čhoakkeladd) ou au Sahara occidental (Buhari Lehbib) et, à l’inverse, quel type de solidarités a-t-il permis depuis la Yougoslavie (Dubravka Sekulić et Sanja Horvatinčić) ? Et, surtout, comment pouvons-nous rendre justice à la complexité de nos politiques en étant capables de concilier deux vérités contradictoires, comme nous le rappelle Micol Meghnagi dans le contexte de la Libye de Kadhafi et du panarabisme ? Quant à l’illustration de couverture, il s’agit d’une peinture de l’artiste parisienne guyanaise Johanna Mirabel.